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[MARIE HÉLÈNE POITRAS]

Voilà que Marie Hélène Poitras sort son deuxième livre, un recueil de nouvelle intitulé La mort de Mignonne et autres histoires. Pour l’occasion, plutôt que de tenter maladroitement de vanter ce bouquin, hop, entrevue exclusive!
 
Merci, Marie.
 
 
+ + +
 
 
 
On dit que l’auteur, peu importe l’histoire qu’il écrit, parle toujours du même sujet. Ton sujet, ce serait quoi?
Le désir.
 
Quel est le lien entre les nouvelles de ton recueil?
Jusqu’ici il y a en a pour dire que ce sont les animaux, car ils sont partout dans ce livre, c’est presque un bestiaire. Mais les animaux ne sont que symboliques. Le cheval, par exemple, c’est l’instinct de fuite pris dans un corps animal. Dans ma vision du recueil, ce qui revient d’une nouvelle à l’autre – sans non plus que j’aie eu l’obsession de faire un recueil thématique – c’est la recherche de grâce, de pureté, puis la désillusion, la fatalité si je puis dire, la grande claque du réel. On pourrait avoir l’impression que je ne laisse pas beaucoup de chance à mes personnages, mais quand on y pense, ils étaient déjà, paradoxalement, en position de force vu leur hypersensibilité et leur pureté. Gemma s’en crisse de revenir en Saskatchewan et de quitter New York, c’est pas elle qui va s’en plaindre (La Beauté de Gemma).
 
Tu écris pour qui? Pour toi, pour un public?
J’ai pas l’impression d’écrire pour quelqu’un même si j’adore raconter des histoires. Écrire est mon garde-fou, dans le sens où ça m’empêche de tomber. Une partie de moi est fondamentalement mésadaptée. Cette partie de moi regarde l’autre partie de moi qui essaie de s’organiser dans la vie et elle est complètement éberluée, elle n’en revient pas, elle trouve ça fake. Écrire me donne l’impression de trouver enfin un équilibre. Avant même de désirer surprendre le lecteur, j’essaie de me surprendre, moi. Je ne sais jamais vraiment où je m’en vais quand je commence une nouvelle. Et ça me rends extrêmement fébrile, c’est complètement euphorisant et JAMAIS confortable ni rassurant.
 
Qu’est-ce qui te donne la discipline pour t’asseoir et écrire?
C’est difficile de maintenir cette discipline. Mais quand je tiens une histoire, ça m’obsède et j’ai toujours très hâte de revenir vers elle. Je suis comme magnétisée. Je la porte. Ça devient une sorte d’idée fixe. Et puis écrire aiguise mes sens, je suis vraiment plus allumée dans la vie en général quand j’ai un texte en chantier.
 
Tu as une technique particulière?
Non. Et quand je me vois venir, j’abandonne le texte parce que je finis par trop savoir où je m’en vais et le désir envers mon texte diminue. J’ai abandonné mon second roman, le pauvre, à la page 80 parce que je ne le désirais plus. Il est sur la glace. Parfois je pense à lui comme à un amant abandonné.
 
Tes nouvelles, ça part de quoi, un tas de notes, une idée que tu gardes longtemps en tête?
Souvent, c’est un image qui m’obsède et que je voulais fixer. Quand on me lit, ça n’est pas nécessairement flagrant, l’image peut être logée dans une phrase, être un peu low profile, mais c’est elle qui a lancé le texte. Dans La mort de Mignonne, c’est la jument morte et ses 4 sabots qui dépassent de la couverture, dans La beauté de Gemma c’est les 3 siamois qui dévorent une tranche de Stilton sur un tapis persan à 1 000$, etc. Parfois c’est une impression claire en rapport avec une ambiance que j’ai envie d’installer, comme dans C’était salement romantique, l’idée de la pollution qui fait saigner du nez et rend émotif, les mariachis qui font des tounes à vous lacérer le cœur à chaque coin de rue, la reconstitution d’un sacrifice humain, l’amour qui griffe et qui fait mal, qui mord aux flancs, l’amour comme un job de boucherie.
 
Quand sais-tu que le texte est terminé?
Ça se sent, je la sens se refermer. Souvent je fais des fausses fins. C’est-à-dire que la chute est là et je prolonge juste pour le plaisir et l’impression de liberté, comme si j’avais l’impression que je me volais encore un peu de temps avec ce texte avant le petit deuil qui s’ensuit. J’ai commencé à savourer le plaisir du punch final le jour où je me suis dit que j’étais pas obligée d’en venir à une chute : en lisant Raymond Carver, c’est lui qui m’a donné envie d’aller vers le genre bref avec Les Vitamines du bonheur. Du coup, la pression est tombée et je me suis mis, étrangement, à trouver des chutes sans les voir arriver et à m’amuser follement.
 
Si tu n’étais pas publiée, tu écrirais quand même?
Je tiens un journal depuis des années, mais ça n’est pas littéraire. D’ailleurs, je commence à ne plus savoir où le mettre, des fois je m’imagine dans 20 ans avec des tonnes de carnets stockés dans la bibliothèque et je me dis, coup don’, les autres, qu’est-ce qu’ils font avec tous ces cahiers, ils les mettent dans un coffre? Ils ouvrent un blog à la place? Ils les brûlent au fur et à mesure? Ils creusent un trou dans la terre, une cachette secrète dans le mur??? Mais pour répondre à ta question : écrire m’est nécessaire.
 
Ta vie rêvée, ça ressemble à quoi?
Mon grand rêve c’était de publier un livre et je l’ai déjà réalisé. Maintenant mon rêve c’est de pouvoir continuer à écrire, de réussir à intégrer ça d’une façon naturelle et agréable avec ma vie de fou. Je travaille de 9 à 5 depuis un an et je suis encore en train d’essayer de m’en remettre. Ça vaut le coup parce que c’est une job stimulante. La seule chose qui manque à ma vie, et c’est mon rêve depuis que j’ai 6 ans, c’est un cheval à monter tous les jours. J’ai commencé à écrire le jour où j’ai arrêté de monter à cheval.
 
Souffrir pour écrire, tu y crois?
J’sais pas trop quoi en penser. Plus on vit/vois d’affaires, plus on devient sensible et allumé, que ça soit souffrant ou euphorisant. Mais je crois qu’il faut avoir éprouvé beaucoup de choses pour avoir de quoi d’intéressant à raconter. Sans ça on tombe dans le banal. Remarque, je dis ça et si quelqu’un a une superbe plume, une voix, un style, ça ne me dérange pas qu’il raconte quelque chose de banal (en apparence).
 
Et la page blanche, elle t’angoisse?
Pas tellement. Je réussis presque toujours à écrire quand je m’y mets. Sinon j’attends un peu et ça passe.
 
Les critiques, bonnes ou mauvaises, ça te tracasse, ça t’influence?
Bof. Ça ne m’influence pas en tout cas. Ce qui me dérange surtout, que la critique soit bonne ou mauvaise, c’est d’avoir l’impression que la personne a mal lu, qu’elle n’a pas saisi ce que – de mon point de vue – j’ai mis dans le livre… lorsqu’on se dit que le livre est pas tombé dans les bonnes mains. En ce moment, je souhaite juste que je ne lirai pas des critiques du genre résumé de chaque nouvelle pendant les 4 cinquièmes de l’article et p’tit wrap up paresseux des impressions générales dans le dernier paragraphe. Faut jamais oublier qu’une critique, c’est la réaction d’une personne à un moment précis. Je le sais parce que j’en ai fait pendant une couple d’années (Lettres québécoises, Voir). Et je n’ai jamais eu la prétention d’avoir la science infuse. D’avoir été critique a dédramatisé pas mal d’affaires.
 
Un deuxième livre, c’est attendu. Ça met de la pression?
Pas tant que ça. Je me sens beaucoup plus calme qu’au premier. C’est demain mon lancement (26 septembre), j’ai très hâte, je me sens comme un kid à Noël, quand il est 20h et que ses parents l’envoient se coucher. Le kid dormira pas, il a trop hâte, mais il est heureux.
 
Écoutes-tu de la musique en écrivant?
You bet! C’est pas le moment où je découvre de la nouvelle musique, parce que l’essentiel de ma concentration est ailleurs. Je mettrais pas un truc avec des angles trop marqués, ou des disques en français quand les textes sont trop beaux comme Crève-Cœur de Daniel Darc par exemple. Je privilégie les albums qui me plongent dans une certaine ambiance brumeuse, très intérieure, un peu mélancolique : Yo La Tengo fait la job ces temps-ci, Misery is a Butterfly de Blonde Redhead m’a fourni quelques clefs pour une nouvelle : Ruth en rose, la trame sonore du film Virgin Suicide, signée Air, est parfaite pour écrire (d’ailleurs donne-moi 2 minutes je vais aller la glisser dans le lecteur si je finis par la trouver… zut je la vois pas dans mon bordel), un band de Manchester qui s’appelle Elbow, Elliott Smith, Ron Sexsmith, Windsor for the Derby, les Tindersticks. Miles Davis, souvent, toujours.
Il y a aussi les autres bands qui me font écrire, parce que c’est trop bon, que ça ouvre quelque chose en toi et que tu veux répondre à ça, mais que je n’écoute pas nécessairement en écrivant parce que c’est trop éprouvant, comme Arcade Fire par exemple, qui m’a tuée il y a un an après que Nirvana l’ait fait il y a 10 ans, je ne me remets pas d’une chanson telle que Neighborhood no. 1 (Tunnels). La dernière nouvelle de mon recueil, Nan sans Réal a été écrite sous influense Arcade Fire.
 
Quelle serait la meilleure bande-sonore de ton livre?
Un mélange entre Willie Lamothe, Johnny Cash, Arcade Fire, des chansons à brailler entonnées par des mariachïs mexicains, le Velvet, Nirvana, M83, My Bloody Valentine, Blonde Redhead, Bright Eyes, CocoRosie, Hank Williams, Mogwai. Mon rêve secret serait qu’un jour un band invente une sorte de fusion improbable entre la country et le shoegaze. Dream on, que je me dis.
 
Une phrase que tu es fière d’avoir écrite?
La phrase de mon livre qui est la plus signifiante se trouve dans Nan sans Réal et à elle seule elle résume tout le livre : « La réalité rencontrait mon fantasme et le tuait. »
 
La phrase d’un autre que tu aimerais avoir écrite?
N’importe quelle phrase tirée de n’importe quel livre de Anne Hébert.
 
Tu lis quoi, en ce moment?
Honnêtement : un genre de Kama-Sutra chinois, genre la baise selon le tao… Dernièrement je me disais que trop de monde baisent comme s’ils se crossaient dans le corps d’un autre et je cherche des réponses, je veux savoir comment prolonger le désir dans un couple amoureux au-delà de la passion des 6 premiers mois. Je lis aussi Trailer Park de Russell Banks, plein d’histoires qui se passent dans un parc de maisons mobiles, c’est très américain. Dernièrement je me suis tapée Nicholski de Nicolas Dickner, c’est excellent et j’ai enfin terminé Pour une éthique urbaine de Moutier, pas mon préféré mais les réflexions sur l’amour vers la fin du livre m’ont touchée, beaucoup. Je lis Les Inrockuptibles chaque semaine, presque religieusement, ces gens-là ont des plumes, du style, de la gueule, j’adore les lire. J’ai très hâte de lire le nouveau livre de Benoit Jutras qui paraît cet automne. Ça s’appelle L’étang noir.
 
Que penses-tu du milieu de l’édition québécoise?

Je pense que ça va mal en crisse pour qu’en un été, l’Effet pourpre ait fermé ses portes (je trouve que c’est un drame pour tout dire et je comprends pas que ça hurle pas plus que ça dans les chaumières, car ça veut dire qu’un autre jeune éditeur devra prendre cette place et rusher pendant 5-10 ans financièrement, cette place-là ne doit pas rester inoccupée). La deuxième chose qui me fait hurler c’est que Brûlé, des Intouchables, ait acheté Lanctôt. Plusieurs grandes questions s’imposent, du genre : Y aura-t-il des hôtesses au stand de Lanctôt au prochain Salon du livre en novembre? Auront-elle des t-shirts stretchs ajusté au niveau de la poitrine où l’ont pourra vaguement lire le nom de la maison d’édition très subtilement déployé? Je m’inquiète. Je ne voudrais pas être à la place d’un auteur signé chez Lanctôt. Je me sentirais trahie. Voilà.

[Contrairement à la croyance générale, Marie Hélène Poitras n'a pas de blog.]

14.4.06 16:40
 



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